L’opération résurrection, clé de voûte du retour au pouvoir du Général de Gaulle

Origine :

Le mot « Résurrection » est prononcé le 19 mai 1958, par le Général de Gaulle lors de sa conférence de presse au Palais d’Orsay : « Ce qui se passe en ce moment en Algérie par rapport à la métropole et dans la métropole par ra      pport à l’Algérie peut conduire à une crise nationale grave. Mais aussi ce peut-être le début d’une espèce de résurrection. »

Le mot est lâché et servira à l’opération qui consistait à l’envoi, fin mai, de parachutistes sur Paris, précédé par un parachutage réalisé en corse du 24 au 26 mai 1958. Elle devait se réaliser avec l’accord du Général de Gaulle et de Michel Debré.

Dans De Gaulle ou l’éternel défi,le Général Massu déclare : « Notre but était de fournir au Général une arme supplémentaire pour faciliter son retour, au cas où il ne réussirait pas par la diplomatie avec M. Coty, avec les présidents des chambre. S’il avait besoin de s’appuyer sur l’armée pour revenir au pouvoir, ce que d’ailleurs il ne souhaitait pas, nous étions là pour le servir.. C’était l’opération « Résurrection. Nous avons commencé l’opération par la Corse… Rallier la Corse à l’Algérie française a été la première étape. Mais le plus important, c’était d’avoir l’adhésion de Paris. Tant que Paris ne serait pas dans le coup, le Général ne pourrait revenir.  Tout de suite avec le Général Salan, nous avons pensé à une opération parachutée sur Paris, et j’ai prescrit à mon état-major, en liaison avec l’aviation, d’établir un plan exactement comme si nous allions faire une opération en territoire ennemi. Les objectifs de la 10èmedivision ont été fixés : le Palais-Bourbon, l’Elysée. Nous avions également des rapports avec la brigade blindée de Paris. Moi je devais sauter avec le premier échelon, le Général Salan arrivait avec le deuxième. »

 

L’opération «  Résurrection  » au jour le jour :

Ilest notamment fait ci-après mention d’une communication présentée lors du colloque sur L’avènement de la Vème République, organisé à Reims les 5 et 6 octobre 1998 par la Fondation Charles de Gaulle, les Archives de France et l’Université de Reims, et publié par les éditions Armand Colin en septembre 1999 (pp. 95-104).

« Dimanche 18 mai,le commandant Vitasse et le capitaine Lamouliatte furent envoyés en métropole pour préparer une intervention militaire appuyée par des troupes d’Algérie. C’est le commandant Vitasse, de l’état-major du général Massu, qui en a été la cheville ouvrière. Déposé par avion au petit matin, le 18 mai, à Pau il prendra tant en province qu’à Paris de nombreux contacts avec les milieux militaires et civils. Son ordre de mission, comportant les signatures de Salan, Jouhaud, Massu, lui ouvrira de nombreuses portes. Dans ses grandes lignes, l’opération consistait à réunir à Paris une force composée de parachutistes, d’éléments blindés et de fantassins. Vitasse s’est assuré du concours des généraux Miquel et Descours, commandant respectivement les régions militaires de Toulouse et de Lyon. »

 

Dès le 18 mai, Michel Debré avait été informé du futur plan « Résurrection » par le général de Beaufort. Soucieux de ne pas décourager ceux qui faisaient pression pour un changement de régime, mais aussi d’éviter « la mort de la République sous les coups des militaires », il fit transmettre à Jacques Soustelle ce message : « L’action de l’armée en métropole doit être limitée à trois hypothèses : refus des partis politiques de faire appel au général de Gaulle, menace de prise du pouvoir par les communistes ou troubles qui peuvent déboucher sur une guerre civile. » À ses amis il répéta : « Notre succès est lié à la peur. Il faut maintenir cette peur jusqu’à la dernière minute »

Le capitaine Lamouliatte et le commandant Vitasse rencontrèrent plusieurs fois Jacques Foccart ; selon son témoignage postérieur, celui-ci les aurait mis en garde contre la réaction du Général, « hostile à tout mouvement militaire » : « Dites-vous bien que si vous faites un débarquement, vous n’aurez pas de Gaulle avec vous. Vous pourrez aller le chercher à Colombey, il ne viendra pas, et ce sera la guerre civile.» Le 23, leur rapport servit à mettre au point un plan baptisé « Résurrection »

 

Dans la nuit du jeudi 22 au vendredi 23 mai  , selon Michel Poniatowski, arrivée de Lagaillarde à Paris, « étroitement suivi et surveillé », qui s’est rendu au préalable à Toulouse, Pau, lieux d’implantation de parachutistes. Les conseillers du Général, Guichard et Sanguinetti le dissuadent de toute agitation. Quoique…

 

A Paris, samedi 24 mai,Michel Poniatowski trouve sur son bureau une enveloppe portant la mention « Opération résurrection » avec un commentaire du général Grossin : «  Cette opération a été mise au point par l’Etat-Major du général Salan, elle a été revue par le général Massu, elle est placée sous le commandement du général Miquel à Toulouse, qui dispose de deux officiers de liaison, le commandant Vitasse et le capitaine Lamouillate. Elle ne sera lancée que si aucune solution politique ne peut être trouvée. »

 

En Corse, dès 16 heures, des mouvements de parachutistes sont signalés: un détachement venu d’Alger a atterri en Corse et des comités de salut public, à l’instar de celui d’Alger, ont été créés à Ajaccio et Bastia. Pascal Arrighi, envoyé par le général Salan, coordonne les opérations.

Le Général de Gaulle écrit dans ses Mémoires d’avenir : « Que la solution politique soit retardée et l’on verra certainement de semblables opérations exécutées dans la métropole, puis dirigées sur Paris. On me rapporte – de source sure, que cette irruption est prévue par le ministère de l’Intérieur pour la nuit du 27 au 28 (mai). A partit de là, où ira-t-on.  ?  » Et de conclure « J’accélère donc le progrès de bon sens. Le 26, je convoque à la Boisserie le préfet de Haute Marne. »

 

Lundi 26 mai,à Alger, le général Salan nomme le colonel Thomazo commandant civil et militaire de la Corse et Pascal Arrighi poursuit la campagne de création de Comités de salut public un peu partout en Corse. Cela se corse sérieusement dans l’île de Beauté.

Ce 26 mai, également, à Alger, le général Salan écrivit au général de Gaulle pour lui rendre compte de la situation en Algérie et pour l’adjurer de « hâter les décisions indispensables » en prenant en main la patrie ; le lendemain il adjura le président de la République et le président du Conseil de recourir à l’arbitrage du général de Gaulle. D’abord sceptique sur le plan « Résurrection » préparé par l’État-major de la 10e Division de parachutistes, celle du général Massu, le général Salan le fit compléter par le général Jouhaud (chef de l’aviation), afin d’avoir en main « un outil acceptable » pour faire pression sur le Gouvernement »

 

Mardi 27 mai, journée décisive pour tenter de sortir de cet imbroglio.

8h 30, petit-déjeuner à Matignon au cours duquel Pierre Pflimlin fait à Larre et Ponia, le compte-rendu de son entretien avec le Général de Gaulle, bien au fait de ce qui se préparait : « Sur le plan personnel il avait été sensible à sa simplicité et sa courtoisie. En même temps, il lui avait donné l’impression d’être étranger aux complots de ces dernières semaines. (…) Puis leur conversation buta sur une condamnation publique de la rébellion en Algérie et en Corse. » (Poniatowski, Mémoires).

A 13 heures, le Président Pflimlin rencontre les responsables du MRP et de la SFIO pour tenter de les convaincre que « mieux vaut de Gaulle que les paras. » L’opération d’intoxication commence à porter ses fruits.

Mercredi 28 mai, journée haute en tensions

Matin le Général de Gaulle reçoit le Général Dulac à Colombey, qui vient lui dire « de la part de Salan, que, si à bref délai je ne prends pas le pouvoir, le Commandement ne pourra empêcher un déferlement militaire sur la métropole. » (Mémoires d’espoir).

Le général Dulac lui révèle les détails de l’opération Résurrection dont ils discutent tous les deux. Le Général de Gaulle semblerait circonspect et aurait déclaré : « Il ne faut pas que j’apparaisse immédiatement sur la scène, derrière cette opération. Donc, il faudra que je sois appelé, sans que cela donne l’impression d’un coup d’état militaire. » Mais preuve que le Général de Gaulle doutait, il dit au Général Dulac : «  Il eut été immensément préférable que je revienne aux affaires par la voie du processus. » A la fin de la réunion, le Général de Gaulle dit au général Dulac : «  Vous répéterez au général Salan que tout ce qu’il fait et fera, c’est pour le bien de la France. » Ceci est confirmé par le général Salan qui déclare : « Mes émissaires sont revenus en disant : « Ils sont d’accord. Mais il faudra attendre le feu vert du Général. C’est lui qui donnera l’ordre du départ. »

 

Ce même jeudi soir, l’entrevue entre le Général et les deux présidents d’assemblées a lieu, de nouveau, dans la maison du conservateur de Saint-Cloud, comme avec Pierre Pflimlin, mais dans un climat tendu. Le président du Conseil de la République Monnerville, est prêt à donner son accord, à condition que les pleins pouvoirs qui pourraient être accordés n’excèdent pas six mois. Le président de l’Assemblée nationale Le Troquer se déclare hostile car « Je ne pourrais éviter de devenir dictateur étant donné les conditions de mon accès au pouvoir. » La réponse du Général est cinglante et sans appel : «  Eh bien, si le Parlement vous suit ,je n’aurai pas autre chose à faire que vous laissez vous expliquer avec les parachutistes et rentrer dans ma retraite en m’enfermant dans mon chagrin.  » Fin de l’entretien et il y a de l’opération « Résurrection » dans l’air…

 

 Jeudi 29 mai, fin de l’opération Résurrection

Paris, matin, « selon plusieurs témoignages concordants, mais démentis par les acteurs gaullistes, Olivier Guichard aurait téléphoné au général Salan ‘ Nos affaires vont mal ! à vous de jouer maintenant. Tenez-vous prêts ‘, et Pierre Lefranc aurait téléphoné de Paris à Colombey, à la demande du général Nicot, pour se faire confirmer « l’accord complet » du général de Gaulle.  Vers 15 heures, un télégramme du commandant Vitasse à ses chefs d’Alger annonça : « Grand Charles est entièrement d’accord » et : « Votre venue est attendue le vendredi 30 mai à partir de 2h30(du matin). L’État-major de l’aviation fit décoller deux escadres de Paris vers le Sud-Ouest. » (Colloque sur la naissance de la Vème République, précité)

Paris, midi, le Président de la République, René Coty, annonce qu’il va adresser un message aux deux chambres, Assemblée Nationale et Conseil de la République.

 

Paris, 16 heures, selon Poniatowski : « Ordre est donné à Alger de mise en alerte des unités devant intervenir à Paris. »

22 h 30, suspension de l’opération prévue sur Paris, le commandant Vitasse envoya un nouveau télégramme à Alger : « Président de la République recevant Grand Charles, opération prévue est reportée » Le contre-ordre toucha lentement les différents groupes de comploteurs militaires et civils. Le dispositif de « Résurrection » resta prêt à l’emploi jusqu’au 3 juin ; il ne fut pas nécessaire de le déclencher.