Le retour au pouvoir du Général de Gaulle : entre légalité et Coup d’Etat

Dans ses Mémoires, Le Renouveau, le Général de Gaulle écrit : « Depuis 1952 jusqu’en 1958, j’allais employer six années à écrire mes mémoires, sans intervenir dans les affaires publiques. Mais sans douter que l’infirmité du système aboutirait tôt ou tard, à une grave crise nationale. » Les trois tomes de ses Mémoires de guerre sortent en 1954(Tome 1 : L’Appel : 1940-1942), 1956 (Tome 2 : L’ Unité 1942-1944) et 1959 (Tome 3 : Le Salut : 1944-1946). Les droits d’auteur de son œuvre sont consacrés à la Fondation Anne de Gaulle, créée à la mémoire de sa fille décédée en 1948.

A Paris le Général a ses quartiers au 5 de la rue Solferino et Olivier Guichard est son directeur de cabinet depuis 1951. Il s’y rend chaque mercredi, y retrouve notamment Malraux, Soustelle, Capitant, Terrenoire et y reçoit des visiteurs mais il n’est pas au début question d’un retour.

Dans ses Mémoires d’espoir, Le renouveau, le Général de Gaulle revient sur cette période : « J’étais alors, complètement retiré, vivant à La Boisserie (sa résidence à Colombey-les-deux-Eglises) dont la porte ne s’ouvrait qu’à ma famille ou à des personnes du village, et n’allant que de loin en loin à Paris où je n’acceptais de recevoir que de très rares visiteurs. »

Nous savons maintenant que dès le 5 mai 1958, le Président Coty était entré au contact avec le Général de Gaulle, notamment par l’intermédiaire de Jacques Foccart.

Le Général de Gaulle, résigné pendant sa traversée du désert, constate l’impuissance de la IVème République, notamment devant la crise Algérienne « Du coup se levait d’instinct au fond de beaucoup d’esprits, soit qu’on l’exprimât tout haut, soit qu’on en convint en silence, un mouvement grandissant vers le recours à de Gaulle.

« La crise qui éclata le 13 mai à Alger, ne me surprit nullement. Je ne m’étais mêlé, d’aucune façon, ni à l’agitation locale, ni au mouvement militaire, ni aux projets politiques qui la provoquaient, et je n’avais aucune liaison avec aucun ministre à Paris. (…) Jamais il (Jacques Soustelle) ne m’avait adressé la moindre communication (…) Il est vrai que deux ou trois personnages entreprenants, qui avaient participé à mon action au temps où j’en exerçais une, séjournaient en Algérie pour répandre l’idée qu’il faudrait bien un jour, me charger du salut public. Mais ils le faisaient en dehors de mon aval et sans m’avoir même consulté.  » Nous verrons que Lucien Neuwirth ne partage pas cet avis et fait état de sa rencontre fin avril avec le Général (cf. ci-après)

 

Le 15 mai, le Général Salan, «  Vive l’Algérie Française! Vive de Gaulle !» et le Général sort alors du désert et se déclare prêt à « assumer les pouvoirs de la République ».

Le Général de Gaulle écrit, dans ses Mémoires d’espoir, précitées : « Je ne doutais pas non plus que, du coup, il me faudrait entrer en ligne (…) Au mois de mai 1958, à la veille d’un déchirement désastreux de la nation et devant l’anéantissement du système prétendument responsable, de Gaulle, notoire à présent, mais n’ayant pour moyen que sa légitimité, doit prendre en charge le destin. J’ai peu d’heures pour me décider. Cependant il me faut fixer le moment où, fermant le théâtre d’ombres, je ferai sortir «   le dieu de la machine  »autrement dit où j’entrerai en scène. (…) En dépit des difficultés que je rencontre moi-même : mon âge, soixante- sept ans-, les lacunes de mes connaissances et les limites de mes capacités …. Je vais, pour la servir (la France) personnifier cette grande ambition nationale.» Et de déclarer : «  La route est dure, mais qu’elle est belle ! Le but est difficile, mais qu’il est grand ! Allons ! Le départ est donné ! »

 

Il convient d’éclairer cette question, légalité ou coup d’Etat, par de nombreux témoignages :

Le général Jouhaud déclare, Dans de Gaulle ou l’éternel défi, ouvrage de Jean Lacouture : « Le 13 mai a été un mouvement de révolte populaire, orchestrée, d’une façon magistrale du reste, par Léon Delbecque et Lucien Neuwirth qui étaient tous deux envoyés par Chaban-Delmas pour monter une «  antenne »  psychologique. Ce mouvement était dirigé de Paris par Michel Debré et Jacques Soustelle, en particulier – ce dernier est d’ailleurs arrivé à Alger le 15 mai pour apporter la caution du général de Gaulle. »

Ce sentiment partagé par le général Dulac : « Il y avait chez les barons gaullistes une agitation de nature à indiquer la proximité des évènements. La mise en place à Alger par Chaban-Delmas de représentants de son ministère, c’était également une façon de placer des pions pour quelque chose de plus sérieux. « On ne me fera pas croire que tout cela était de l’improvisation. C’était un complot. D’ailleurs Delbecque ne s’en est jamais caché : il avait préparé son coup pour exploiter la manifestation au monument aux morts. »

Lucien Neuwirth, dans Le Figarodu 30 mai 2008, revient sur ces évènements de mai 1958, cinquante ans plus tard : « Le gouvernement de Pierre Pflimlin était affolé et sans réaction. Quant aux autorités civiles à Alger, elles s’étaient évaporées. Pour rétablir l’autorité, on a tout de suite crée un Comité de salut public, dont Massu a pris la présidence. J’ai été nommé porte-parole. Le Général Salan, au début réticent, s’y est rallié dans les jours suivant. Nous avions gagné : de Gaulle allait revenir.  » (Lucien Neuwirth laissera en décembre 1967 son nom à une loi sur la contraception.)

François Mitterrand, dans Le coup d’Etat permanent, résume de la même façon les évènements « De Gaulle laissa Delbecque, Neuwirth, Massu et les colonels avancer la besogne et n’intervint qu’au terme d’un délai de prudence… comme un bon stratège qui envoie du renfort au moment opportun. Le Général de Gaulle saisissant la fortune aux cheveux confisqua pour son compte personnel le coup d’Etat.  »

Il y revient dans ses Mémoires interrompus : « De Gaulle, perspicace, pariait sur la soumission mais se tenait prêt à toute éventualité. Le respect apparent de la légalité avait pour lui l’immense avantage de le placer devant l’histoire comme le restaurateur d’une République digne de ce nom. Le putsch auquel il n’eût pas répugné, d’il l’avait fallu, aurait dérangé ses plans, terni son image. Aussi s’irritait-il de ceux, qui comme moi, parlaient de coup d’Etat déguisé. »

Olivier Guichard déclare : « La volonté du Général était de revenir au pouvoir par des voies légales… Il fallait que la pression extérieure, qui s’est manifestée à partir de mai en Algérie, soit suffisante pour créer un appel populaire, qui se traduisit par un retour normal du Général, c’est-à-dire en passant par l’Assemblée nationale… Le Général n’a commencé à prendre les choses au sérieux que le 5 mai 1958, quand le général Ganeval, chef d’Etat-Major particulier du Président Coty est venu nous voir pour nous dire que ce dernier s’interrogeait sur la nécessité qu’il y aurait à avoir un contact avec le Général de Gaulle.  »

Selon Michel Poniatowski, dans Mémoires, la situation était explosive comme il l’écrivit dans une note en janvier 1958 à l’attention de Pierre Pflimlin, alors Ministre de l’Economie : « Un coup de force en Algérie pouvait contraindre Paris à la constitution d’un Gouvernement de salut public dirigé par MM. Bidault, André Morice, et Jacques Soustelle. Les unités de choc, parachutistes, aviation, blindés, étaient les plus travaillées en ce sens, et certaines prêtes à agir contre une politique de trahison et d’abandon si les circonstances l’exigeaient. Les unités parachutistes basées à Pau, Perpignan, Toulouse, étaient à surveiller autant que celles stationnées en Algérie. (…) Les gaullistes voulaient profiter de la crise Algérienne pour provoquer le retour du Général, sans même avoir l’aval de l’intéressé. M. Chaban-Delmas, alors ministre de la Défense, venait de déléguer à cet effet à Alger un membre de son cabinet, M. Delbecque, avec la mission de surveiller le cours des combats- il allait lui-même devenir un agitateur notoire. »

 

Une ambiguïté sur le retour du Général de Gaulle, entre légalité et coup d’Etat

Le retour du Général de Gaulle s’est fait par la voie légale : c’est bien le Président de la République Coty  qui l’a appelé le 28 mai, en vue de devenir Président du conseil ; c’est bien Pierre Pflimlin qui a remis sa démission, laissant vacant le poste ; c’est bien l’Assemblée nationale qui l’a investi le 1erjuin.

Le 4 septembre 1958, en présentant le projet de Constitution place de la République, le Président du conseil de Gaulle déclare : ». C’est dans la légalité que moi-même et mon gouvernement avons assumé le mandat exceptionnel d’établir un projet de nouvelle Constitution et de le soumettre à la décision du peuple. »

 

Mais ce retour est entaché d’illégalités:

  • Le 15 mai, le Général de Gaulle se déclare «  prêt à assumer les pouvoirs de la République », pouvoirs qui ne sont pas vacants : il y a un Président de la République en exercice : René Coty, élu en décembre 1953 pour un mandat de sept ans.
  • Le 19 mai, dans sa conférence de Presse, le Général de Gaulle dit qu’il peut «  être utile à la France, à la tête du gouvernement de la République française » : or il y a un Président du conseil : Pierre Pflimlin, investi dans la nuit du 13 au 14 mai. François Mitterrand ne dira pas autre chose le 28 mai 1968 …
  • Le 26 mai, sans autorité pour le faire, il convoque le préfet de Haute-Marne et lui intime l’ordre d’aller exiger du Président du Conseil de venir le rencontrer, à un endroit qu’il détermine.

Ce même 26 mai, le Général, dans la soirée rencontre, en secret, le Président du conseil lui conseille de se retirer, sachant qu’alors il est prêt ensuite «  à faire le nécessaire » ; s’il ne l’exclut pas, Pierre Pflimlin ne l’accepte pas.

  • Le 27 mai, le Général de Gaulle déclare qu’il a « entamé hier le processus nécessaire à l’établissement d’un gouvernement républicain»…

Lequel n’est pas conclu et le Général en conclut que la voie légale est libre. Dans cette même déclaration et sans aucun pouvoir, le Général de Gaulle attend des forces terrestres, navales et aériennes présentent en Algérie qu’elles demeurent exemplaires sous les ordres de leur chef : le Général Salan, l’amiral Auboyneau et le général Jouhaud.

  • Le 28 mai il reçoit le général Dulac, envoyé par le général Salan qui l’informe du plan Résurrection et d’un prochain débarquement des parachutistes à Paris.

Le Général de Gaulle ne le condamne pas mais demande un report dans l’espoir d’une investiture par l’Assemblée ; en cas d’échec, selon les généraux concernés, c’est lui qui donnerait le feu vert, faute de voie légale.

Le Général de Gaulle s’apprêtait, fin mai, à revenir au pouvoir, à défaut d’investiture, sur un pronunciamiento militaire, c’est-à-dire selon la définition du Larousse, « une action de force de l’armée pour renverser le régime politique établi ou les gouvernants en place ; coup d’Etat militaire, putsch »

Sans les coups d’Etat militaires, le Général de Gaulle serait- il revenu, aussi vite, au pouvoir ?

Le dernier mot appartient au Général de Gaulle déclarant à Léon Delbecque : « Vous avez évité l’irréparable, la guerre civile […] Pas une goutte de sang ! La France vous doit beaucoup à Massu et à vous ». Puis il ajouta : « Mais avouez que j’ai bien joué aussi ! »

 

Qu’il me soit permis de faire un rapprochement avec le putsch, à venir, d’avril 1961 à Alger

Le dimanche 23 avril, 20 heures, le Président de Gaulle, s’exprime à la télévision : «  Un pouvoir insurrectionnel s’est établi en Algérie par un pronunciamiento militaire… Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite. Il a une réalité : un groupe d’officiers partisans, ambitieux, fanatiques…. Voici que l’Etat est bafoué, la nation bravée, notre puissance dégradée … Hélas par des hommes dont c’était le devoir, l’honneur, la raison d’être de servir et d’obéir. »

A peu près le même pronunciamiento qu’en Mai 1958. Mais le temps a passé, certains des généraux sont en retraite et le Général de Gaulle est devenu Président. En conséquence de quoi il condamne le pronunciamiento.

Le lundi 24, à 0h45, Michel Debré appelle à la télévision la population à se rendre aux aéroports «   à pied ou en voiture  », dès que les sirènes retentiront pour « convaincre les soldats engagés de leur lourde erreur » et pour repousser les putschistes. A peu près comme l’opération résurrection de fin mai 1968. Mais le temps a passé. L’activiste Michel Debré est devenu Premier ministre. En conséquence de quoi il condamne cette opération envisagée de débarquement de parachutistes, commencée en Corse et annoncée sur Paris. Comme en mai 1958…