Le joli mois de mai 1968 : épisode 3

Episode 3 : Voici venu le temps des barricades…

Vendredi 10 mai, « première nuit des barricades »

Le matin voit l’entrée en lice  des lycéens et des CAL, Comités d’Action lycéens. Direction Pace Denfert Rochereau où l’UNEF a appelé à une manif en fin d’après-midi. Les manifestants ne peuvent passer rive droite et doivent se contenter du quartier Latin. La première barricade est érigée vers les 21h et il y en aura une trentaine à minuit. Des négociations ont lieu avec le recteur Roche mais elles vont échouer.

A deux heures du matin, l’ordre est donné par le ministre de l’Intérieur, Christian Fouchet, de faire évacuer les manifestants ; les reporters radios, debout sur leurs voitures décrivent les heurts, très violents pendant cinq heures: mille blessés chez les manifestants, cinq cents chez les policiers. J’avais suivi cela en direct à la radio.

Pierre Vianson- Ponté, dans Histoire de la République gaullienne, écrit : « Il convient de lui rendre justice, la police n’a pas une seule fois outrepassé les ordres reçus, elle n’a pas, elle n’a jamais tiré. On est resté loin, à Paris, du style de répression des polices japonaise, américaine, mexicaine qui n’ont pas hésiter dans certains cas à ouvrir le feu, et même sur les campus, face à une horde aux mains nues.»

Pour Bernard Tricot : « Les forces de police se trouvaient réduites du fait de l’ouverture, avenue Kleber, de la conférence de paix entre Américains et Vietnamiens. »

Pendant cette nuit-là, le Président de Gaulle dort et le ministre de la justice, Louis Joxe, Premier ministre par intérim, n’ose le réveiller. Il informera le lendemain matin le Président.

Georges Pompidou, dans l’ouvrage précité, écrit : « Jobert m’invitait à rentrer d’urgence, estimant que chaque heure gagnée comptait et que le pire était possible et même probable … Je compris sans peine qu’à Paris on flottait. Le Général, sans doute, saisissait mal les évènements. Joxe, Premier ministre par intérim, Fouchet, ministre de l’Intérieur, Peyrefitte, ministre de l’Education nationale, balançaient des décisions opposées… Je laissais comprendre à Jobert  que, dès mon retour, je rouvrirai la Sorbonne et je jouerai, à plein, la carte de l’apaisement. Outre la violence des affrontements, le Gouvernement et les autorités s’étaient ridiculisés dans des négociations par radio avec Cohn-Bendit.»

Samedi 11 mai, matin : le ministre des Armées, Pierre Mesmer, est convoqué à L’Elysée par le Président, qui veut l’intervention du Génie pour déblayer les rues des arbres, voitures brûlées, pavés. « C’est alors que je prends, seul, la décision de faire venir du Sud- Ouest deux régiments de parachutistes. Je les fais cantonner au camp de Frileuse, près de Versailles … aucun de ces régiments n’interviendra bien que cette éventualité ait été évoquée pendant les réunions que tenait chaque matin le Premier ministre » ( Pierre Mesmer, Après tant de batailles »

Le Premier ministre décide d’écourter son dé placement en Afghanistan et de rentrer. Il est accueilli à l’aéroport par son directeur de cabinet Michel Jobert, qui deviendra secrétaire général de l’Elysée en 1969, lorsque Georges Pompidou sera élu Président de la République ; plus tard, il deviendra de 1981 à 1983, ministre du Commerce extérieur dans le Gouvernement Mauroy.

« A Orly, les ministres qui m’accueillaient affichaient tous des mines d’enterrement.» (Georges Pompidou, précité).

En début de soirée, le Premier ministre réunit les ministres concernés et leur dit : « Je suis libre, finalement le seul à l’être, et je peux, sans que le gouvernement semble se désavouer lui-même, choisir et adopter une attitude différente de la vôtre. » Et Georges Pompidou de préciser : « Les uns et les autres (Joxe, Fouchet, Peyrefitte) pensaient que le Général n’accepterait pas ma décision…Je me rendis à l’Elysée. J’obtins immédiatement l’accord du Président de la République sur mon dispositif. Peu après, je prononçais à la télévision l’allocution que l’on sait. » (Georges Pompidou, précité)

A 21 heures, effectivement, le Premier ministre rencontre le Président de Gaulle, qui prône la fermeté et refuse toute concession. Le Premier ministre ose défendre l’apaisement et met sa démission en jeu. Le Président cède. « C’est votre affaire, à vous de décider. »

A 23 heures, le Premier ministre intervient à la télévision : « J’ai décidé que la Sorbonne serait rouverte à partir de lundi (13 mai) … La cour d’Appel pourra statuer sur les demandes de libération présentées par les étudiants concernés. (…) En rendant la Sorbonne à sa destination, nous la rendons aussi à sa vocation qui est l’étude dans la discipline librement consentie.»

Le ministre de l’Education Peyrefitte, s’estimant désavoué, présente sa démission au Premier ministre qui lui demande de rester en poste pour le moment.

Dimanche 12 mai, 9 heures : Le Premier ministre réunit à Matignon, le ministre de l’Intérieur Fouchet, le préfet de police Grimaud, le ministre des Armées Mesmer et le ministre de l’éducation nationale Peyrefitte ; le ministre de l’Intérieur veut le renfort des parachutistes « Les paras apprennent à frapper les premiers et aussi fort que possible ; leur engagement produirait une escalade de la violence avec un risque grave d’effusion de sang. Par trois fois le Premier ministre écarte la réquisition demandée par le ministre de l’Intérieur » (Pierre Mesmer, précité)

(Source : Gérard Petitpré : Les Trente glorieuses de la Vème République : 1988-1988)

Site « Bienvenue en Vème République » : http://gerardpetitpre.fr/