Le joli mois de mai 1968 : épisode 1

1: l’ambiance en ce début de 1968

Le Président de Gaulle élu le 21 décembre 1958 par un collège de 80 000 électeurs et réélu au suffrage universel direct le 19 décembre 1965, n’a nommé que deux Premiers ministres depuis son investiture le 8 janvier 1959 : Michel Debré, nommé le 8 janvier 1959, et Georges Pompidou, nommé le 16 avril 1962 ; ce dernier est donc en poste depuis six ans.
L’année 1968 s’annonce sous les meilleurs auspices pour l’exécutif, Président et Premier ministre, et pour la presse.
Dans ses vœux pour 1968, le Président de Gaulle est résolument optimiste : « Que sera 1968 ? L’avenir n’appartient pas aux hommes et je ne le prédis pas. Pourtant en considérant la façon dont les choses se présentent, c’est vraiment avec confiance que j’envisage pour les douze prochains mois l’existence de notre pays. ( …) On ne voit pas comment nous pourrions être paralysés par des crises telles que celles dont nous avons jadis tant souffert. »
L’Assemblée nationale de la Vème République a connu trois législatures: en 1958, en 1962, suite à une dissolution, et en 1967, où la majorité gaulliste n’a gagné qu’à une voix de majorité. En ce début d’année 1968, la droite a tous les pouvoirs et les neuf sages du Conseil Constitutionnel ont tous été nommés par des Présidents de droite : de la République, de l’Assemblée nationale et du Sénat.
Georges Pompidou dans Pour rétablir une vérité écrit « Reconnaissons de suite que je n’avais pas prévu ce qui est arrivé  … Quoiqu’il en soit, je n’avais pas prévu les évènements, encore moins leur gravité.  Et j’étais parti sans inquiétude pour un voyage officiel en Iran et Afghanistan. » Pour mémoire, en mars, aux journées parlementaires de l’UDR le Premier ministre déclare que tout est calme et paisible à l’horizon.
Le 15 mars, le journal Le Monde titre : « Quand la France s’ennuie… Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, Italie, Belgique, Algérie, Japon, en Amériques, Egypte, Allemagne, Pologne … Les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Anthony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l’homme.  »
Les Américains et les Vietnamiens engagent des pourparlers à Paris, un an après le discours du Président de Gaulle à Phnom Penh, succès pour la France ; mais du coup des manifestations contre la guerre au Vietnam vont avoir lieu à Paris.
Le mouvement du 22 mars préfigure les événements à venir. Les gauchistes, cent quarante-deux « Enragés », occupent le dernier étage du bâtiment administratif de la Faculté de Nanterre pour protester contre la répression policière faisant suite aux manifestations contre la guerre au Vietnam et l’arrestation de deux des leurs.
Pour Georges Pompidou, dans Le nœud gordien : « Pratiquement l’étincelle jaillit à Nanterre. Milieu propice, s’il en fut à la contestation, faculté créée hâtivement parce qu’il fallait courir au plus pressé, dans un environnement, hélas ! déplorable, et consacrée pour une large part à des enseignements particulièrement destructeurs- je parle de la sociologie notamment… Ne menant pratiquement à rien et les bourses aidant, ces études n’ont aucune raison de finir : il est caractéristique de constater que la plupart des leaders du mouvement de Nanterre avaient dépassé l’âge où un homme normal déserte la faculté pour un métier et l’étude pour l’action. Si l’on ajoute qu’en créant pour bien faire et contre mes instructions une résidence à Nanterre, on a permis à quelques centaines de jeunes gens et jeunes filles de vivre vingt quatre heures sur vingt-quatre dans un univers physiquement et intellectuellement concentrationnaire , qu’un certain nombre d’agitateurs professionnels s’y sont introduits pour y mener une action consciente et méthodique, que, comme toujours en pareil cas, des organisations plus ou moins internationales et les services secrets de divers pays n’ont pas manqué de s’y intéresser : tout était réuni pour faire de Nanterre une petite poudrière qui ne demandait qu’à exploser. » Paroles d’enseignant et d’homme d’Etat que fut Georges Pompidou.
Le leader est Daniel Cohn- Bendit, âgé de 23 ans et étudiant en sociologie, qui dénonce la guerre au Vietnam, la répression policière lors des journées anti Vietnam et l’attitude des dirigeants de la faculté de Nanterre; il est né de parents allemands, des « Juifs Allemands » qui ont fui le nazisme en 1933 et sont venus en France. Il est ensuite reparti en Allemagne, a opté pour la nationalité allemande et est revenu faire ses études en France.
Le mois d’avril voit le déchainement des accrochages entre gauchistes et commandos d’extrême droite Occident, crée en 1964 et qui a compté dans ses rangs: Alain Madelin, Patrick Devedjian, Gérard Longuet, Hervé Novelli…

Le 27 avril 1968, Daniel Cohn-Bendit est arrêté.