Le joli 13 mai 1958, d’Alger à Paris

L’Algérie de 1958.

L’Algérie est département français depuis 1830, conquête faite par Lyautey, qui compte en 1954 environ 8 millions d’autochtone et 1 million de Français

Le 1er novembre 1954, “Toussaint rouge”, des civils musulmans et Français sont assassinés par le Front de Libération Nationale (FLN).

Le 5 novembre 1954, à la tribune de l’Assemblée National, François Mitterrand, Ministre de l’intérieur déclare «  La rébellion Algérienne ne peut avoir qu’une forme terminale : la guerre »

Le 30 janvier 1956, le Général Catroux est nommé Résident Général en Algérie, en remplacement de Jacques Soustelle rappelé à Paris; son départ donne lieu à des manifestations de soutien à son égard et d’hostilités envers la France.

Le 2 février 1956, le Président du Conseil Mollet se rend en Algérie et l’accueil est hostile: c’est la « journée des tomates »; le Général Catroux donne sa démission, il est remplacé par Robert Lacoste. Guy Mollet demande et obtient les pouvoirs spéciaux à une large majorité.

Le Président du Conseil Mollet décide l’envoi en Algérie de soldats du contingent et le service militaire passe à 18 mois; ils seront bientôt 500 000 dont Jacques Chirac ; dans ses Mémoires : Chaque pas doit être un butil évoque son service militaire en Algérie d’avril 1956 à juin 1957.

Le Général Salan prend le commandement militaire de la région militaire qu’est l’Algérie. Il obtient le vote des pouvoirs spéciaux pour mater la rébellion et Robert Lacoste investit le Général Massu de tous les pouvoirs de police.

Du 7 janvier au 24 septembre 1957, « Bataille d’Alger » organisée par le Général Massu avec le Colonel Bigeardet les 8000 hommes de la 10ème division parachutiste, chargés de démanteler le FLN, retranché dans la Casbah ; tortures (électricité, pendaison par les pieds..) milliers de disparitions … François Mitterrand, Ministre de la Justice, couvre l’utilisation de la torture ; les attentats sont en baisse.

En Algérie se développe une lutte fratricide entre Front de Libération Nationale et Mouvement National Algérien de Messali Hadj.

 

 

Les acteurs du 13 mai 1958.

Il convient de commencer par un petit rappel des faits qui ont précédé ce 13 mai 1958 pour comprendre le vide institutionnel à Alger et à Paris ; or la nature et en l’espèce des généraux ont horreur du vide.

 

A Paris, la République n’a plus de Président du conseil depuis le 15 avril 1958. Le 6 novembre 1957, Felix Gaillard, Parti radical, investi par l’Assemblée nationale, est nommé Président du conseil, par le Président de la République, René Coty; Félix Gaillard est âgé de 38 ans et il restera le plus jeune chef de gouvernement jusqu’à la nomination de Laurent Fabius, plus jeune de quelques mois. Dans ce gouvernement Jacques Chaban-Delmas est ministre de la Défense et Pierre Pflimlin, MRP, ministre de l’Economie, dont le chef adjoint de cabinet est Michel Poniatowski ; Jean Lecanuet fait aussi partie du cabinet.

Mais le 15 avril 1958, l’Assemblée Nationale renverse le gouvernement de Félix Gaillard, suite notamment au bombardement d’un village tunisien par l’aviation française le 8 février 1958, où se trouvait une unité du FLN ; il y eut la mort de nombreux civils et surtout d’enfants. Félix Gaillard continue « d’expédier les affaires courantes » jusqu’à la nomination de son successeur, Pierre Pflimlin.

Le Président Coty pressent plusieurs personnalités pour devenir Président du conseil : Georges Bidault, Maurice Faure, René Pleven, René Billères, puis finalement, le 5 mai Pierre Pflimlin. Le 12 mai Pierre Pflimlin cherche à composer son Gouvernement afin de pouvoir agir sitôt investi : René Pleven, Edgar Faure, Maurice Faure en font notamment partie. En fin de journée, Pierre Pflimlin se rend à l’Elysée pour en rendre compte au Président Coty.

 

A Alger, Robert Lacoste, Gouverneur général de l’Algérie, a quitté la ville le 10 mai, sans attendre la nomination de son successeur et ne veut pas y retourner. A la même date, Alain de Sérigny, propriétaire de l’Echo d’Alger, et Léon Delbecque, de retour à Paris sont reçus par Jacques Soustelle. Selon Michel Poniatowski, « Un appel en faveur du Général de Gaulle est rédigé par Sérigny, approuvé par Soustelle et dactylographié par une secrétaire du ministère de la Défense nationale où Léon Delbecque avait encore son bureau, au cabinet de Chaban-Delmas, toujours ministre par intérim. Un exemplaire fut envoyé au Général de Gaulle. » (Michel Poniatowski, Mémoires). De Sérigny écrit le 11 mai dans son journal : « Parlez ! Parlez vite, mon général ! Vos paroles seront des actions ! »

Il ne reste plus qu’un « quarteron de généraux, en activité » : le général Raoul Salan est le commandant de la 10ème région militaire qui couvre l’Algérie ; son chef d’état-major est le général André Dulac ; le général Jacques Massu est le commandant de la 10èmedivision de parachutistes, forte de quatre régiments qui viennent de « s’illustrer » dans la bataille d’Alger, torture oblige. Le général Edmond Jouhaud est le commandant de la région aérienne basée à Alger.

 

Il convient maintenant de décrire l’action conjuguée des généraux d’Alger et des gaullistes en France et en Algérie

Au sein du haut commandement des armées en Algérie, les généraux sont convaincus que les gouvernements de la IVème République, sont absolument incapable de résoudre la « question algérienne ».

Le général Massu en décembre 1957 déclare à La Stampa, célèbre journal italien : « L’Algérie restera française, je vous l’assure. ( …) Ici, il faudrait le Général de Gaulle. C’est le seul qui comprenne le problème et puisse le résoudre. »

Le 9 mai, le général Salan adresse au général Ely, chef d’état-major général des forces armées, un télégramme explicite : « L’armée française, d’une façon unanime, sentirait comme un outrage l’abandon de ce patrimoine national. On ne saurait préjuger sa réaction de désespoir. Je vous demande de vouloir bien appeler l’attention du Président de la république sur notre angoisse que seul un gouvernement fermement décidé à maintenir notre drapeau en Algérie peut effacer ».

 

Du côté des gaullistes, le Centre National des Républicains Sociaux a remplacé le défunt Rassemblement du Peuple Français, RPF du Général de Gaulle, dont nous reparlerons ultérieurement. Jacques Chaban-Delmas en est le président et Roger Frey le secrétaire général ; parmi les membres nous trouvons Jacques Soustelle, Michel Debré, Léon Delbecque, pour ne citer qu’eux, car ils vont jouer un rôle important.

A l’automne 1957, les Républicains sociaux entamèrent une vaste campagne en faveur du retour du Général de Gaulle au pouvoir et ils organisent des meetings et banquets dans toute la France. Debré, Soustelle, Frey, Triboulet, Michelet exigent obstinément la création d’un gouvernement de salut public présidé par de Gaulle. En novembre 1957, Michel Debré lance Le Courrier de la colère, dans lequel il ne cesse d’appeler au retour du Général, et en fin d’année, sort son ouvrage Ces princes qui nous gouvernent,dans lequel il dénonce «  le régime des partis » de la IVème République. Pour lui la France a besoin d’un pouvoir fort pour sortir de la crise et seul le Général peut l’instaurer.

Jacques Chaban-Delmas écrit, dans ses Mémoires pour demain qu’il avait accepté d’entrer dans le gouvernement Gaillard (le 6 novembre 1957), car des voix de plus en plus nombreuses, dont la sienne, voulaient le retour au pouvoir du Général de Gaulle: « Je voulais être là, à un poste de responsabilité au moment où s’engageraient les préparatifs d’une partie que je savais décisive … Ce serait l’anarchie ou de Gaulle. Je voulais que ce fut de Gaulle… J’ai demandé à Félix Gaillard la Défense nationale, avec le souci de veiller à la préparation de la première explosion nucléaire, mais également à cause de l’Algérie.» Pour lui, « tout s’est passé en ce qui le concerne sans aucune forme d’accroc ».Selon Chaban-Delmas, «  Tout au long des semaines précédentes, Delbecque et Neuwirth vont effectuer un extraordinaire travail d’intoxication et d’infiltration. Delbecque en particulier, réussissant à créer un Comité de vigilance où les gaullistes voisinaient avec les activistes du « groupe des sept » animé par Pierre Lagaillarde, président de l’Association des étudiants en Algérie, et composé pour le reste d’ultras patentés. Ce qui a permis à Delbecque et à ses amis d’être au cœur de l’action, d’en contrôler le déroulement, et, sautant sur l’opportunité quand elle se présenta, d’orienter les forces déchaînées en faveur de l’appel au Général de Gaulle.  »

Chaban-Delmas reconnaît s’être rendu à plusieurs reprises en Algérie, d’avril (chute du gouvernement Gaillard) à début mai.  «  J’accomplissais des tournées dans le bled et dans les villes de l’Algérois, réunissant ici des citoyens, organisant là des réunions politiques, dans lesquelles je n’hésitais pas à vilipender le régime, le système, la IVème République. J’appelais de mes vœux le retour de l’ermite de Colombey, pour changer la constitution et pour modifier l’ordre des choses. »

 

 

Le joli 13 mai 1958, d’Alger à Paris

 

A Alger, se déroule une manifestation pour protester contre l’exécution, le 9 mai, près de la frontière tunisienne  de trois soldats français, détenus prisonniers depuis le 1ernovembre 1956, par le Front de Libération Nationale (FLN); Léon Delbecque fixe la date de la manifestation de protestation au 13 mai, jour du débat d’investiture de Pierre Pflimlin à l’Assemblée nationale. Avec Neuwirth il appelle à la manifestation qui devait être pacifique mais Pierre Lagaillarde et ses parachutistes investissent le palais, libre, du Gouverneur Général ; Lagaillarde sera encore l’un des instigateurs de la «  Semaine des barricades  » à Alger fin janvier  1960 et il créera en février 1961 l’Organisation de l’Armée Secrète (l’OAS) avec Jean-Jacques Susini.

Selon le Général Massu, chef de la 10ème division de parachutistes, lui-même était alors à son Poste de commandement, sur les hauteurs d’Alger quand il est informé des évènements ; il revient au gouvernement général, et y retrouve son supérieur le général Salan, qui au balcon venait de se faire conspuer par la foule ; il décide de s’associer aux contestataires et il forme un Comité de salut public, avec ses colonels et des contestataires présents, dont Delbecque est le vice-président et Neuwirth, le porte -parole .Le général Salan, supérieur de Massu en devient président.

Il adresse un communiqué au Président de la République, René Coty, exigeant la création d’un gouvernement de salut public :« Vous rendons compte création Comité Salut public civil et militaire sous ma présidence, moi, général Massu, en raison gravité situation et nécessité absolue maintien ordre, et ce pour éviter toute effusion de sang. Exigeons création à Paris d’un gouvernement de Salut public, seul capable de conserver l’Algérie partie intégrante de la métropole ».

Félix Gaillard, président du Conseil démissionnaire, et non remplacé, continue d’expédier les affaires courantes et télégraphie au général Salan, de ne pas employer les armes contre les manifestants ; il lui donne par ailleurs les pouvoirs civils, en plus des pouvoirs militaires en Algérie.

 

Paris, ce même 13 mai, 15h, le Président de l’Assemblée Nationale, André Le Troquer ouvre le débat d’investiture de Pierre Pflimlin, qui prononce son discours par un projet de révision de la Constitution de la IVème République pour éviter les crises ministérielles à répétition. Le problème algérien est traité en fin de son discours.

Pierre Pflimlin déclare : « Le jour où il apparaîtra que la rébellion, ayant perdu tout espoir de succès, est prête à renoncer au combat, le gouvernement choisira, si l’intérêt du pays parait lui commander une telle initiative, le moment favorable pour offrir des pourparlers en vue d’un cessez-le-feu. (…) J’affirme en cet instant que le gouvernement n’admettra jamais que soient rompus les liens qui unissent l’Algérie à la France. » Le débat s’ouvre ensuite. Michel Poniatowski écrit dans ses Mémoires, précitées : « En fin d’après-midi, je fis passer un message à Pierre Pflimlin : ‘Le gouvernement général à Alger vient d’être pris d’assaut, l’armée a laissé faire’. » Rappelons qu’il était directeur-adjoint de son cabinet. Et d’ajouter : «  Dans les couloirs des solutions de rechange s’échafaudent déjà : Duchet propose un Gouvernement de salut public Algérie française avec Morice, Soustelle, Lacoste, Bidault ; d’autres invitent Pierre Pflimlin à se retirer en faveur d’une coalition d’unité nationale. »

Paris, 19h30, le débat à l’Assemblée nationale est suspendu pour cause de dîner. Et peut-être l’Algérie au menu…

Alger, 20 heures, Radio-Alger annonce :« Algériens ! Le ministère de l’Algérie a été pris d’assaut. Un Comité de Salut public est constitué à Alger sous la présidence du général Massu. » Il rassemble des militaires et des politiques les généraux Salan et Massu, les colonels Ducasse, Argoud, Trinquier, ainsi que Léon Delbecque, Lucien Neuwirth, Delbecque, Lagaillarde, Ortiz ( nous retrouverons des deux derniers en janvier 1960 dans la « semaine des barricades » à Alger.

Paris, 21h, reprise du débat à l’Assemblée nationale : «  L’Assemblée se cabre devant cette émeute révolutionnaire, mais Le Troquer, président de l’assemblée, fait reprendre les débats en cours et refuse toute interpellation sur les évènements d’Alger. »

Paris, 22 h30, nouvelle interruption de séance à la demande de Pierre Pflimlin et échanges d’invectives, entre « Le fascisme ne passera pas » des communistes et « Algérie Française » de la droite.

Selon Michel Poniatowski, s’en suit alors un retour à Matignon et Félix Gaillard, qui assure l’intérim, et Pierre Pflimlin non encore investi y retrouve Félix Gaillard et le Général Ely, chef d’Etat-major. « Le désordre est peu croyable. Une centaine de personnes vont et viennent à travers la présidence du conseil, crient, appellent, téléphonent.» Felix Gaillard a assuré toute l’après-midi une liaison avec les généraux Salan et Massu qui aurait déclaré : « Oui, je préside un Comité de salut public, mais il n’est pas question de coup d’Etat. Nous voulons que l’Algérie reste française et pour cela il faut un comité de salut public ; dès sa formation nous nous retirerons. Et de demander : ‘Alors me donnez-vous l’ordre de tirer ?’ Lacoste s’est tourné vers Gaillard :-Donnes-tu l’ordre de tirer ?- Non. Intérimaire, il n’en a pas le pouvoir, et Pflimlin ne l’a pas encore.»  Et de poursuivre sa narration : « Les esprits sont en aussi grand désordre que les personnes. « Les socialistes sont pour une résistance républicaine, pure et dure, d’autres bons esprits suggèrent une combinaison Pinay-Mollet avec Lacoste regagnant Alger. François Mitterrand, Pierre Mendès France et Edgar Faure sont pour le maintien de la candidature Pflimlin , estimant avec bon sens qu’il est trop tard pour changer de combinaison et que la situation exige un gouvernement de toute urgence. (…) Pierre Pflimlin me demanda ‘ Ponia, vous êtes sûr de vos calculs de majorité ? – Oui, Président. –Alors il ne faut pas hésiter. Il faut que la France, après quarante jours de crise, ait un gouvernement cette nuit .Le sort est tombé sur moi. J’irai jusqu’au bout.»

 

Paris, 1 heure du matin, retour à l’Assemblée nationale et nouveau discours de Pierre Pflimlin : « A Alger, des Français dont je comprends l’angoisse, se sont laissé entraîner par des actes graves, et il s’est trouvé des chefs militaires pour prendre une attitude qui, je le dis à regret, est une attitude d’insurrection contre la loi républicaine. Prenez vos responsabilités. Nous sommes au bord de la guerre civile, dont les bénéficiaires seraient sans doute ceux-ci (désignant les communistes), dont rien ne pourrait nous rapprocher. » Dans le scrutin qui s’ouvrent, les communistes décident de s’abstenir, et au dernier moment, Chaban-Delmas est arrivé de Bordeaux par avion militaire, pour voter.

 

3 h 25, ce 14 mai 1958, Pierre Pflimlin est investi Président du conseil par 274 contre 129, les communistes s’abstenant. «  Un résultat bien plus favorable que mes prévisions ! » (Michel Poniatowski, Mémoires)

4h du matin, même jour, Pierre Pflimlin part tenir son premier Conseil des ministres à l’Elysée. Le Président Coty adresse un message à l’armée pour lui rappeler ses obligations envers la République. Comme le dit trop justement Michel Poniatowski, «  l’armée n’est plus muette, elle est devenue sourde. » Le Président du conseil décide d’interrompre toutes les communications, liaisons et échanges commerciaux entre la France et l’Algérie. De ce fait Jacques Soustelle ne peut repartir en Algérie.

Quant à Jacques Chaban-Delmas, il se terre : dans « Mémoires pour demain » il écrit: « J’ai transmis les pouvoirs à mon successeur au ministère de la Défense, Pierre de Chevigné, et je suis rentré chez moi. Le ministre de l’Intérieur Jules Moch, s’étant laissé mettre en tête que le gaulliste que j’étais conspiré contre le régime, et dans l’ambiance exaltée du moment, parlait de me faire comparaître devant la Haute Cour de Justice, pour atteinte à la sûreté de l’Etat! J’ai renoué pour quelques jours avec mes habitudes de la résistance, en devenant soudainement invisible et insaisissable.»