Le 13 mai 1958, heure par heure, entre Paris et Alger

Paris, 15 heures : le Président de l’Assemblée Nationale, André Le Troquer, ouvre le débat d’investiture de Pierre Pflimlin, pressenti le 8 mai par le Président de la République René Coty pour devenir chef de Gouvernement. Pierre Pflimlin commence son discours par un projet de révision de la Constitution de la IVème République pour éviter les crises ministérielles à répétition : « Ce gouvernement n’existera que six mois. Il prend l’engagement de faire réformer la Constitution de la République dans un délai de six mois. De deux choses l’une, ou il n’y parviendra pas et il tirera de cet événement les conséquences qui s’imposent et il partira, ou il y parviendra et dans le cadre de la nouvelle Constitution, on formera un nouveau gouvernement. »

Le problème algérien est traité en fin de son discours : « Le jour où il apparaîtra que la rébellion, ayant perdu tout espoir de succès, est prête à renoncer au combat, le gouvernement choisira, si l’intérêt du pays parait lui commander une telle initiative, le moment favorable pour offrir des pourparlers en vue d’un cessez-le-feu. (…) J’affirme en cet instant que le gouvernement n’admettra jamais que soient rompus les liens qui unissent l’Algérie à la France. Il faut que l’on sache que jamais  la France n’abandonnera l’Algérie»

À Alger, deux événements sont prévus :

D’une part, une manifestation, organisée par Léon Delbecque et Lucien Neuwirth (du cabinet de Jacques Chaban-Delmas, ministre de la Défense) contre l’investiture de Pierre Pflimlin, pressenti par le Président de la République, René Coty. Cette investiture fermerait la porte à un retour au pouvoir du Général de Gaulle.

D’autre part, une prise d’armes, organisée par le Général Salan, en hommage aux trois soldats français exécutés le 9 mai par le FLN (Front de libération nationale), en réaction aux condamnations à mort et exécutions de ses combattants.

Alger 15 heures, les manifestants commencent à se rassembler et dans le quartier des étudiants, Pierre Lagaillarde fait son apparition. Il est en tenue de sous-lieutenant de réserve des paras. Il voudrait utiliser la manifestation pour prendre d’assaut le Gouvernement Général et contraindre l’armée à prendre le pouvoir. « C’est le jour où jamais. »

Alger 17 heures, début de la grande manifestation organisée par Delbecque et Neuwirth.

Alger 18 heures, début de la prise d’armes par les généraux Salan (commandant la 10ème région militaire), Massu (commandant la 10ème division de parachutistes), Jouhaud (commandant la 5ème région aérienne) et l’Amiral Auboyneau (commandant en chef des forces maritimes en Méditerranée). Et ils regagnent ensuite leurs postes de commandement (PC).

Puis c’est l’assaut par Lagaillarde et des manifestants, du Gouvernement Général, bâtiment mollement protégé par les CRS.

Michel Poniatowski  écrit dans ses Mémoires : « En fin d’après-midi, je fis passer un message à Pierre Pflimlin : « Le gouvernement général à Alger vient d’être pris d’assaut, l’armée a laissé faire. » Rappelons qu’il était directeur-adjoint de son cabinet.

Alger 19 heures, le général Massu quitte son PC d’Hybra pour se rendre au GG où règne selon lui « un fameux  bordel : tout est  cassé par des excités, qui crient : Massu au pouvoir. »

Il accepte d’être le président d’un Comité de salut public (CSP) avec les colonels Trinquier, Ducasse, Tomazzo.

Delbecque, qui se déclare « envoyé de Soustelle » demande à faire partie du CSP. Il en est le Vice-président. Il fait entrer au CSP Alain de Sérigny  (directeur de L’Écho d’Alger) et trois gaullistes. Lagaillarde y est avec deux autres ultras. Lucien Neuwirth (futur « père » de la pilule) en est le porte-parole.

Alger 20 heures, le général Massu s’adresse à la foule : « Moi, général Massu, je viens de former un Comité de salut public, pour qu’en France soit formé un gouvernement de salut public, présidé par le général de Gaulle. »  Le général Salan n’en fait pas partie : il avait tenté de s’adresser à la foule mais s’était fait huer. Pas plus que le général Jouhaud ou l’amiral Auboyneau.  Puis il commence, avec ses paras, à faire évacuer l’immeuble.

Radio-Alger annonce la création du CSP :« Algériens ! Le ministère de l’Algérie a été pris d’assaut. Un Comité de Salut public est constitué à Alger sous la présidence du général Massu. » Il rassemble des militaires et des politiques ainsi que Léon Delbecque, Lucien Neuwirth, Lagaillarde et Ortiz (nous retrouverons des deux derniers en janvier 1960 dans la « semaine des barricades » à Alger.

Paris, 21heures, reprise du débat à l’Assemblée nationale, qui avait été suspendu à 19h30 pour cause de diner.  : «  L’Assemblée se cabre devant cette émeute révolutionnaire, mais Le Troquer, président de l’assemblée, fait reprendre les débats en cours et refuse toute interpellation sur les évènements d’Alger. »

Paris, 22 h 30, nouvelle interruption de séance à la demande de Pierre Pflimlin et retour à Matignon où il retrouve  Félix Gaillard, qui assure l’intérim, et le Général Ely, chef d’État-major des armées. Felix Gaillard a assuré toute l’après-midi une liaison avec les généraux Salan et Massu qui aurait déclaré : « Oui, je préside un Comité de salut public, mais il n’est pas question de coup d’État. Nous voulons que l’Algérie reste française et pour cela il faut un gouvernement de salut public ; dès sa formation nous nous retirerons. » 

Le Général Massu les joint et demande : « Alors me donnez-vous l’ordre de tirer ? » Robert Lacoste, toujours ministre de l’Algérie, se tourne vers Félix Gaillard, toujours Président du conseil : « Donnes-tu l’ordre de tirer ? Non. » Intérimaire, il n’en a pas le pouvoir, et Pflimlin ne l’a pas encore.»  Et de poursuivre sa narration : « Les esprits sont en aussi grand désordre que les personnes.

Le Président du conseil Gaillard  confère au général Salan, par télégramme, tous les pouvoirs civils, en plus des pouvoirs militaires. Mais ce dernier est de cœur avec les partisans de l’Algérie française. Le 9 mai, il avait adressé au général Ely un télégramme explicite  « L’armée française, d’une façon unanime, sentirait comme un outrage l’abandon de ce patrimoine national. On ne saurait préjuger sa réaction de désespoir. »

 Selon Michel Poniatowski, Pierre Pflimlin lui demande : «  Ponia, vous êtes sûr de vos calculs de majorité ? – Oui, Président. –Alors il ne faut pas hésiter. Il faut que la France, après quarante jours de crise, ait un gouvernement cette nuit .Le sort est tombé sur moi. J’irai jusqu’au bout.»

Minuit, à Alger, le général Massu annonce à la foule avoir fait un appel au Général de Gaulle, par télégramme, pour qu’il prenne en main les destinées de la patrie.

Paris, 1heure 15, la séance reprend à l’Assemblée nationale, et 3 h 25, ce 14 mai 1958, Pierre Pflimlin est investi Président du conseil par 273 contre 129, les 135 communistes s’abstenant. «  Un résultat bien plus favorable que mes prévisions ! » (Michel Poniatowski, Mémoires)

Paris, 4 heures du matin, Pierre Pflimlin part tenir son premier Conseil des ministres à l’Élysée. Le Président Coty adresse un message à l’armée pour lui rappeler ses obligations envers la République. Comme le dit trop justement Michel Poniatowski, «  l’armée n’est plus muette, elle est devenue sourde. »

Le Président du conseil Pflimlin décide d’interrompre toutes les communications, liaisons et échanges commerciaux entre la France et l’Algérie. De ce fait Jacques Soustelle ne peut repartir en Algérie. Fin du Conseil des ministres à 5 h 25.

Alger, 5 heures, le général Massu, approuvé par le général Salan, annonce l’investiture «  du gouvernement d’abandon de Pierre Pflimlin ». Il supplie le Général de Gaulle de sortir de son silence en s’adressant au pays, en vue de la formation d’un Gouvernement de salut public. Déjà demandé par Michel Debré début mars.

Paris, 13 mai, dans la nuit, Michel Debré reçoit la visite de Jacques Foccart, Pierre Lefranc et Olivier Guichard. Ils sont d’accord pour considérer que «  nous sommes en présence de l’événement qui peut permettre le retour du Général. Encadrer la révolte, créer un mouvement d’opinion, décourager ceux qui croient possible la survie du régime : telle doit être notre tâche. » Jacques Soustelle est attendu « car il est présent à l’Assemblée pour éviter que l’investiture ne soit donnée à Pflimlin. »

Selon Michel Debré, le principe d’une réunion quotidienne est arrêté pour coordonner l’action entre gaullistes, insurgés et maintenir la pression sur le Parlement, via Soustelle

Commentaire du Général de Gaulle dans ses Mémoires à propos du  13 mai :

 « Du coup se levait d’instinct au fond de beaucoup d’esprits, soit qu’on l’exprimât tout haut, soit qu’on en convint en silence, un mouvement grandissant vers le recours à de Gaulle.  La crise qui éclata le 13 mai à Alger, ne me surprit nullement. Je ne m’étais mêlé, d’aucune façon, ni à l’agitation locale, ni au mouvement militaire, ni aux projets politiques qui la provoquaient, et je n’avais aucune liaison avec aucun ministre à Paris. (…) Jamais il (Jacques Soustelle) ne m’avait adressé la moindre communication (…) Il est vrai que deux ou trois personnages entreprenants, qui avaient participé à mon action au temps où j’en exerçais une, séjournaient en Algérie pour répandre l’idée qu’il faudrait bien un jour, me charger du salut public. Mais ils le faisaient en dehors de mon aval et sans m’avoir même consulté.  »

Sauf que Le 6 mars 1958, Delbecque rencontre le Général de Gaulle : Ce dernier se montre prudent, du fait de l’hostilité des partis à son égard. Mais Delbecque évoque l’idée d’un événement qui pourrait hâter son retour. Et le Général de lui répondre : « Si on fait appel à moi, eh bien, je reviendrai à la tête du pays. ». Et il lui demande d’être en contact avec Jacques Foccart.

Sauf que le 28 avril, à l’hôtel La Pérouse, Lucien Neuwirth rencontre le Général de Gaulle

Selon son interview dans Le Figaro du 13 mai 2008, Lucien Neuwirth déclare :

« De Gaulle me dit : « Alors Neuwirth, en Algérie, on n’est pas contre de Gaulle, mais on n’est pas pour de Gaulle. » Je lui réponds : « Mon Général, je fais partie d’une génération à laquelle vous avez appris qu’il fallait croire contre toute espérance.» Le Général me paraissait sceptique. J’ajoute : «Si vous revenez aux affaires du pays, vous pourrez redonner tout espoir à la France.» Et puis de Gaulle m’a raccompagné à la porte et m’a demandé : «Qu’est-ce que vous allez faire, Neuwirth ?» Je lui ai dit sans hésiter : «Mon général, on fera appel à vous.» Il y a eu un petit silence, et il a lâché cette phrase énigmatique, qui a été sur-interprétée : « Je vous répondrai.»

Mais en ce soir du 13 mai, le général Massu est bien seul :

  • Le général Salan ne fait pas partie du CSP.
  • Le Général de Gaulle, invité par Massu à s’exprimer reste silencieux.

Sans eux, point d’avenir pour le CSP.

Le général Salan entrera en scène le 14 mai et le Général de Gaulle le 15 mai : à 18 heures, un communiqué, rédigé à Colombey, est remis à la presse depuis ses locaux de la rue Solferino à Paris: « Aujourd’hui, devant les épreuves qui montent de nouveau vers lui, qu’il (le pays) sache que je me tiens prêt à assumer les pouvoirs de la République.»

Source : Gérard Petitpré : ma conférence en mairie de Tours le 5 décembre 2018 sur La naissance de la Vème République.